Sarko, Hegel et les Nègres

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Sarko, Hegel et les "nègres"

Achille Mbembe, 50 ans, est considéré comme l’un des intellectuels africains les plus en vue du moment. Cet essayiste camerounais, auteur de plusieurs ouvrages sur la post-colonisation, enseigne l’histoire et les sciences politiques à l’université du Witwatersrand à Johannesburg (Afrique du Sud) et à l’université de Californie à Irvine. Sa réponse au discours prononcé le 26 juillet à Dakar par Sarkozy a fait le tour des quotidiens et des sites d’Afrique francophone. Il a été repris, entre autres, sur le blog du romancier congolais et prix Renaudot 2006 Alain Mabanckou (http://congopage.com/).


Achille Mbembe a réagi dans l’hebdomadaire de Johannesburg Mail and Guardian aux propos élogieux du président sud-africain Thabo Mbeki sur le discours Sarkozy : « ces félicitations suscitent l’incrédulité en Afrique francophone, où la France est perçue comme l’un des principaux obstacles à l’émancipation de l’Afrique ».

“Je ne suis pas venu vous faire la morale”

(Extrait du discours que Nicolas Sarkozy a prononcé le 26 juillet 2007 à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar.)

Je ne suis pas venu, jeunes d’Afrique, vous donner des leçons. Je ne suis pas venu vous faire la morale. Je suis venu vous dire que la part d’Europe qui est en vous est le fruit d’un grand péché d’orgueil de l’Occident, mais que cette part d’Europe en vous n’est pas indigne. Car elle est l’appel de la liberté, de l’émancipation et de la justice et de l’égalité entre les femmes et les hommes. Car elle est l’appel à la raison et à la conscience universelles. Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Le paysan africain, qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. Le problème de l’Afrique – et permettez à un ami de l’Afrique de le dire –, il est là. Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’Histoire. Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé. Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. Le problème de l’Afrique, c’est que trop souvent elle juge le présent par rapport à une pureté des origines totalement imaginaire et que personne ne peut espérer ressusciter. Le problème de l’Afrique, ce n’est pas de se préparer au retour du malheur, comme si celui-ci devait indéfiniment se répéter, mais de vouloir se donner les moyens de conjurer le malheur, car l’Afrique a le droit au bonheur comme tous les autres continents du monde. Le problème de l’Afrique, c’est de rester fidèle à elle-même sans rester immobile.

Nicolas Sarkozy

Et si on démontait le discours .....

(Dans un texte très diffusé en Afrique francophone, l’essayiste camerounais Achille Mbembe démonte le discours prononcé le 26 juillet à Dakar par le président français à l’attention de la “jeunesse d’Afrique”.)

Pour sa première tournée en Afrique au sud du Sahara, Nicolas Sarkozy a atterri à Dakar précédé d’une très mauvaise réputation – celle d’un homme politique agité et dangereux, cynique et brutal, assoiffé de pouvoir, qui n’écoute point, dit tout et le double de tout, ne lésine pas sur les moyens et n’a, à l’égard de l’Afrique et des Africains, que condescendance et mépris. Mais beaucoup étaient également prêts à l’écouter, intrigués sinon par l’intelligence politicienne, du moins la redoutable efficacité avec laquelle il gère sa victoire depuis son élection. Dire qu’il a déçu est une litote. Une très grande partie de l’Afrique francophone – à commencer par la jeunesse, à laquelle il s’est adressé – a trouvé ses propos sinon franchement choquants, du moins parfaitement invraisemblables.

Cela dit, pour qui n’attend rien de la France, les propos tenus à l’université de Dakar sont fort révélateurs. En effet, dans sa “franchise” et sa “sincérité”, le discours rédigé par Henri Guaino (conseiller spécial) et prononcé par Nicolas Sarkozy dans la capitale sénégalaise révèle au grand jour ce qui, jusqu’à présent, relevait du non-dit. A savoir qu’aussi bien dans la forme que dans le fond, l’armature intellectuelle qui sous-tend la politique africaine de la France date littéralement de la fin du XIXe siècle. Voici donc une politique qui, pour sa mise en cohérence, dépend d’un héritage intellectuel obsolète, vieux de près d’un siècle, malgré les rafistolages. Le discours du nouveau président français montre comment, enfermées dans une vision frivole et exotique du continent, les nouvelles élites dirigeantes françaises prétendent jeter un éclairage sur des réalités dont, à la vérité, elles ignorent tout.


Ainsi, pour s’adresser à l’“élite de la jeunesse africaine”, Guaino se contente de reprendre, presque mot à mot, des passages du chapitre consacré par Hegel à l’Afrique dans son ouvrage La Raison dans l’Histoire. Selon Hegel, l’Afrique est le pays de la substance immobile et du désordre éblouissant, joyeux et tragique de la création. Les Nègres, tels nous les voyons aujourd’hui, tels ils ont toujours été. Dans l’immense énergie de l’arbitraire naturel qui les domine, ni le moment moral, ni les idées de liberté, de justice et de progrès n’ont de place ni de statut particulier. Celui qui veut connaître les manifestations les plus épouvantables de la nature humaine peut les trouver en Afrique. Cette partie du monde n’a, à proprement parler, pas d’histoire. Ce que nous comprenons en somme sous le nom d’Afrique, c’est un monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l’histoire universelle.


Les nouvelles élites françaises partagent ce préjugé hégélien. Contrairement à la génération des “papas-commandants” (de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand ou Chirac), qui épousait tacitement le même préjugé tout en évitant de heurter de front leurs interlocuteurs, les “nouvelles élites de France” estiment désormais qu’à des sociétés aussi plongées dans la nuit de l’enfance on ne peut s’adresser qu’en s’exprimant sans frein, dans une sorte d’énergie vierge. Et c’est bien ce qu’elles ont à l’idée lorsque, aujourd’hui, elles défendent tout haut l’idée d’une nation “décomplexée” par rapport à son histoire coloniale.

A leurs yeux, on ne peut parler de l’Afrique et aux Africains qu’en suivant, en sens inverse, le chemin du sens et de la raison. Peu importe que cela se fasse dans un cadre où chaque mot prononcé l’est dans un contexte d’ignorance. J’ai en effet beau faire la part des choses, dans le long monologue de Dakar, je ne trouve d’invitation à l’échange et au dialogue que rhétorique. Derrière les mots se profilent surtout des injonctions, des prescriptions, des appels au silence, voire à la censure, des provocations gratuites, l’insulte par-devers l’inutile flatterie et une insupportable suffisance.


A côté de Hegel existe un deuxième fonds que recyclent sans complexe les nouvelles élites françaises. Il s’agit d’une somme de lieux communs formalisés par l’ethnologie coloniale vers la fin du XIXe siècle. C’est au prisme de cette ethnologie que se nourrit une grande partie du discours sur l’Afrique, voire une partie de l’exotisme et de la frivolité qui constituent les figures privilégiées du racisme à la française. Le conseiller spécial du chef d’Etat français reprend à son compte cette logorrhée ainsi que l’essentiel des thèses (qu’il prétend par ailleurs réfuter) des pontifes de l’ontologie africaine. Pour faire de Nicolas Sarkozy le président ethnophilosophe qu’il aspire peut-être à devenir, c’est dans cette bibliothèque coloniale et raciste qu’il va puiser ses motifs clés.
 
Puis il procède comme si l’idée d’une “essence nègre”, d’une “âme africaine” – dont “l’homme africain” serait la manifestation vivante – comme si cette idée boueuse et somme toute farfelue n’avait pas fait l’objet d’une critique radicale par les meilleurs des philosophes africains, à commencer par Fabien Eboussi Boulaga, dont l’ouvrage La Crise du Muntu est à cet égard un classique.

Dès lors, comment s’étonner que, au bout du compte, sa définition du continent et de ses gens soit une définition purement négative ? En effet, l’“homme africain” de notre président ethnophilosophe est surtout reconnaissable soit par ce qu’il n’a pas, ce qu’il n’est pas ou ce qu’il n’est jamais parvenu à accomplir, soit par son opposition à l’“homme moderne” (sous-entendu l’“homme blanc”) – opposition qui résulterait de son attachement irrationnel au royaume de l’enfance, au monde de la nuit, aux bonheurs simples et à un âge d’or qui n’a jamais existé.

Pour le reste, l’Afrique des nouvelles élites dirigeantes françaises est essentiellement une Afrique rurale, féerique et fantôme, mi-bucolique mi-cauchemardesque, peuplée de paysans, faite d’une communauté de souffrants qui n’ont rien en commun sauf leur commune position à la lisière de l’Histoire, prostrés qu’ils sont dans un hors-monde – celui des sorciers et des griots, des êtres fabuleux qui gardent les fontaines, chantent dans les rivières et se cachent dans les arbres, des morts du village et des ancêtres dont on entend les voix, des masques et des forêts pleines de symboles, des poncifs que sont la prétendue “solidarité africaine”, l’“esprit communautaire”, la “chaleur” et le respect des aînés et des chefs.


Achille Mbembe
Le Messager

source : Courrier international du 30 août 2007 http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=76932

   

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